Il existe, dans l’histoire de la philatélie, des personnages dont la vie semble tout droit sortie d’un roman. L’abbé Emmanuel Rougier est de ceux-là. Ce missionnaire français, parti évangéliser les populations du Pacifique, se retrouve au début du XXe siècle à la tête d’une fortune considérable et propriétaire de plusieurs îles, dont Christmas, un immense atoll perdu au milieu de l’océan.
En 1916, il prend une décision inattendue : faire imprimer à San Francisco des timbres destinés au courrier de son île. Des petites vignettes multicolores, représentant un voilier approchant d’une côte tropicale, qui connaîtront quatre émissions successives jusqu’en 1934.
Mais s’agissait-il de véritables timbres-poste ? Quelle était leur utilité sur une île presque déserte, dépourvue de bureau de poste ? L’histoire mérite qu’on s’y attarde, d’autant que ces timbres sont absents de la plupart des catalogues français.
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Un missionnaire français devenu millionnaire
L’histoire commence bien loin de la philatélie, dans les îles Fidji, où Emmanuel Rougier exerce son ministère religieux au début du XXe siècle. Le hasard lui fait rencontrer un ancien bagnard qui, recueilli et aidé par le missionnaire, lui laisse à sa mort une fortune estimée à quelque 900 000 francs-or. Pour mesurer l’importance de cette somme, rappelons qu’à l’époque, un ouvrier français ne gagne généralement que quelques francs par jour.
Devenu immensément riche, l’abbé Rougier se lance dans les affaires. Il acquiert des intérêts dans plusieurs îles du Pacifique, notamment Fanning et Washington, où l’exploitation des cocoteraies constitue une activité économique importante. Les noix de coco y sont transformées en coprah, une matière première recherchée pour la fabrication des huiles et des savons.
Mais c’est surtout Christmas Island qui va entrer dans l’histoire philatélique. Découverte par James Cook le jour de Noël 1777, d’où son nom, cette île appartient à l’archipel des îles de la Ligne, au centre de l’océan Pacifique. Avec ses quelque 320 kilomètres carrés de terres émergées, Christmas est l’un des plus grands atolls coralliens du monde. À l’époque de Rougier, elle ne compte qu’une population très réduite, essentiellement liée à l’exploitation des cocoteraies.

L’abbé en prend le contrôle économique au début des années 1910, dans le cadre d’une concession britannique, et entreprend d’en développer l’exploitation.
Des timbres pour une île sans bureau de poste
Pour transporter le coprah produit dans ses plantations et assurer le ravitaillement de Christmas Island, l’abbé Rougier dispose de plusieurs bateaux. En 1916, il décide de remplacer le Luka, une ancienne goélette devenue trop petite pour les besoins de son exploitation.
Il achète alors, pour environ 2 000 dollars, une goélette à deux mâts construite au Canada, l’Ysabel-May, qui arrive à San Francisco le 21 mai 1916. Il y fait effectuer divers aménagements, notamment l’installation d’un moteur de 80 chevaux, avant de l’affecter aux liaisons entre les îles du Pacifique.
C’est alors qu’il a une idée originale : faire figurer son nouveau navire sur un timbre. La vignette, imprimée à San Francisco, représente le Ysabel-May naviguant devant une côte bordée de cocotiers, sous un ciel aux couleurs éclatantes. Dans les angles figurent les indications de valeur et, sur le pourtour, deux inscriptions : « CENTRAL PACIFIC » et « COCOANUT PLANTATIONS LTD ». En bas, on peut lire « CHRISTMAS ISLAND ».
Pourquoi cette initiative ? Tout simplement parce qu’en 1916, Christmas Island est placée sous souveraineté britannique, mais ne dispose d’aucun bureau de poste officiel. Pour expédier une lettre vers l’Europe ou les États-Unis, il faut d’abord la transporter par bateau jusqu’à un port possédant une administration postale. Papeete, à Tahiti, constitue l’un des principaux points de transit.
Dans ce contexte, les timbres de l’abbé Rougier ont pour objectif de rémunérer le transport privé du courrier depuis l’île jusqu’au port où celui-ci peut être confié à une administration postale reconnue. Une fois arrivé à Tahiti, le pli doit recevoir un affranchissement supplémentaire, généralement composé de timbres des Établissements français de l’Océanie, pour poursuivre son voyage vers sa destination finale.


Mais ces émissions répondent-elles à un véritable besoin postal ? Christmas Island ne compte alors que quelques habitants, essentiellement des employés des plantations de cocotiers, et le volume de correspondance doit être bien modeste. On peut donc légitimement supposer que l’abbé Rougier, qui connaît l’intérêt des collectionneurs pour les émissions exotiques, a surtout vu dans ces timbres l’occasion de réaliser une bonne affaire…
Quatre émissions entre 1916 et 1934
Les timbres de Christmas Island ont fait l’objet de quatre émissions successives : deux à 5 cents, en 1916 et 1924, puis deux à 10 cents, en 1926 et 1934. Toutes reprennent le même dessin, représentant le Ysabel-May, alors même que ce voilier a été détruit par un incendie dès 1918 et remplacé par d’autres navires.
Ces émissions se présentent en petites feuilles de huit timbres, répartis en deux blocs de quatre. Leur fabrication, assez rudimentaire, explique l’existence de nombreuses variétés : différences de dentelure, décalages de couleurs, défauts d’impression ou encore exemplaires partiellement non dentelés.
Les pièces les plus intéressantes sont incontestablement les lettres ayant réellement circulé. La première utilisation connue remonte au 31 août 1916, date figurant notamment sur un fragment également revêtu d’une oblitération de Papeete du 25 septembre suivant.
Ces correspondances permettent de mieux comprendre le fonctionnement de la poste privée de Rougier. Certaines circulaient uniquement à l’intérieur de Christmas Island, entre les établissements situés autour du lagon.

D’autres étaient destinées à l’étranger et portaient alors un double affranchissement : un timbre de Rougier pour le transport jusqu’au premier port desservi, généralement Papeete, puis des timbres officiels pour la suite du voyage. A noter que de nombreuses enveloppes, adressées à des négociants en timbres et ornées de cachets particulièrement soignés, n’ont été confectionnées que pour satisfaire la demande philatélique.

La fin de la poste privée de Christmas Island
À la mort de l’abbé Rougier, en 1932, son neveu reprend la direction des plantations et poursuit l’exploitation du service postal privé. C’est d’ailleurs sous sa responsabilité qu’intervient, en 1934, la quatrième et dernière émission de timbres.
Cette situation prend fin en 1939, lorsque les autorités britanniques décident d’ouvrir un bureau de poste officiel sur l’île. Le courrier peut désormais être affranchi directement avec les timbres des îles Gilbert et Ellice, sans avoir recours aux émissions privées.
Ainsi s’achève, après vingt-trois ans, une expérience postale assez singulière, née de l’isolement d’une plantation du Pacifique, mais aussi, très probablement, du sens des affaires d’un missionnaire français devenu propriétaire d’une île.
Sources :
Christian Beslu, « Christmas : les timbres de l’abbé Rougier », Le Monde des philatélistes, n° 535, décembre 1998, p. 48-51.
Roland Klinger, « Christmas Island (Pacific) », étude consacrée aux émissions postales de l’abbé Rougier et aux correspondances connues, consultable en ligne
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