Le bloc de l’Ours, un scandale philatélique sous l’Occupation
Newsletter de la maison Calves #78
Il n’existe pas de meilleur moyen de parfaire sa culture philatélique qu’en se plongeant dans la lecture de la presse et des publications anciennes, dans lesquelles se trouvent quantité d’informations précieuses et érudites.
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Actualités de la maison Calves :
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Nous avons également actualisé notre rubrique Sélection de l’Expert. Vous y retrouverez, comme toujours, des pièces sortant de l’ordinaire, choisies avec exigence par Christian Calves, pour répondre aux attentes des philatélistes les plus exigeants. Voir tous les lots
Nouveau dans notre sélection de l’expert :
Le bloc de l’Ours, un scandale philatélique sous l’Occupation
Il est des timbres dont l’histoire se révèle à tiroirs. Le « bloc de l’Ours » en est l’un des exemples les plus frappants. Émis en 1941 par la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), organisation collaborationniste engagée aux côtés de l’Allemagne sur le front de l’Est, ce prétendu bloc de franchise militaire n’avait en réalité aucune fonction postale. Sa seule raison d’être était financière : renflouer les caisses de l’organisation. Le succès dépasse pourtant toutes les attentes. Les 25 000 blocs proposés par souscription à l’automne 1941 suscitent… 92 000 demandes, tandis que les 5 000 exemplaires mis en vente au public, rue Auber à Paris, déclenchent cohue et incidents. Mais l’affaire ne s’arrête pas là. La LVF exerce de fortes pressions sur les marchands afin qu’ils cotent le bloc et le proposent à leurs clients - une complaisance qui vaudra à certains de sérieux ennuis au moment de la Libération. Cette histoire, à la fois philatélique et politique, est racontée de l’intérieur par l’un des principaux intéressés, L. Miro, alors président de la Chambre syndicale philatélique, dans le magazine Le Timbre du 15 septembre 1947. Bonne lecture !
“De nombreux philatélistes m'écrivent qui me demandent, dans l’intérêt même de la philatélie, de retracer l'historique des trop fameuses émissions de la L.V.F. et de porter au grand jour toutes leurs péripéties. Voici donc le film des événements, tels qu'ils se sont déroulés depuis 1941. Les quelques commentaires que j'apporterai seront réduits au minimum, car je tiens à conserver à cet exposé une totale objectivité.
La genèse du bloc L.V.F.

Vers l’automne 1941, le fus un jour appelé au téléphone par M. Théodore Champion.
- Je suis terriblement ennuyé, me dit-il. De tous côtés, je suis l’objet de pressions de plus en plus menaçantes pour que j’accepte de cataloguer une vignette qu'а décidé d'émettre la L.V.F. Ma situation est impossible. J'ai essayé par tous les moyens de me récuser, ces messieurs ne veulent rien entendre. Ils vont même jusqu'à menacer de faire fermer ma maison et d'en expédier le personnel en Allemagne.
M. Champion dut capituler et s’engager. Fort de cette victoire qui, en lui assurant la cotation de ses images, lui en assurait le succès financier, le sieur Bachelet - cheville ouvrière de l’organisation - se mit aussitôt en campagne. Par ses soins, toute la presse d'occupation fut inondée communiqués qui portèrent leurs fruits, car les négociants reçurent de leur clientèle maintes commandes anticipées.

Le 20 octobre
Ainsi naquit, le 20 octobre 1941, le fameux bloc L.V.F. Il fut mis en vente rue Auber, où la Légion avait ses bureaux. De mémoire de Parisien, on m'avait vu pareille affluence. Le quartier fut totalement embouteillé, au point qu'il fallut faire appel à des cars de police pour dégager les arrières de l'Opéra.
Les prix, naturellement, montaient en flèche d'heure en heure. Comme un tel engouement était peu prévisible, les négociants ne s'étaient couverts que pour les commandes fermes. Eux-mêmes devaient donc racheter en hausse aux spéculateurs de tout poil qui s'étaient rués rue Auber. Le bloc atteignit ainsi très vite plusieurs fois son prix d'émission avant de se stabiliser.
Comblée par un tel succès, la L.V.F. prétendit le rééditer tambour battant avec une deuxième émission : quatre vignettes de poste aérienne. Mais son espérance fut déçue. C'est que collectionneurs et marchands avaient prit le temps de réfléchir et que toute une contre-propagande s'était faite de bouche à oreille. Ce fut bien pis avec une troisième émission, celle dite de Borodino (avril 1942), qui tomba complètement à plat.

Alors la L.V.F. changea de tactique. Elle provoqua auprès des P.T.T. des interventions suffisamment impératives pour exiger et obtenir de vrais timbres-poste, indésirables sans doute mais, philatéliquement parlant, incontestables. Ce fut l’émission de la Légion tricolore, qui rapporta à la L.V.F. un nombre considérable de millions.

Une lettre anonyme
Ici, j’ouvre une parenthèse avant d’en arriver à la Libération. Depuis de nombreuses années, le poste de secrétaire, modestement appointé, de la Chambre syndicale était occupé par M. Hélis, avec lequel j’entretenais les meilleurs rapports.
Un jour, me parvint une lettre anonyme lourde de menaces pour notre collègue. Si mes souvenirs sont exacts, elle devait notamment l’accuser d’appartenir à une société interdite par Vichy et d’avoir des opinions politiques susceptibles à l’époque d’avoir les pires conséquences.
Je fis part de la lettre à l’intéressé et il fut décidé que, momentanément, et pour parer à une éventuelle enquête des Allemands, M. Hélis donnerait sa démission de secrétaire.
Rocambolesque équipée
Vint la Libération tant attendue. Peu après, un autre de nos collègues, M. Coudron, me posa officiellement la question suivante :
- Etes-vous, oui ou non, d'avis de continuer la cotation des vignettes L.V.F. ?
Je réfléchis quelques instants :
- Oui, a mon sens tout ceci n’a plus d'importance. Puisque ces vignettes ont été cotées, elles appartiennent de toute façon à l’histoire philatélique. D'ailleurs, elles figurent dans une rubrique spéciale des catalogues et leur caractère particulier y est précisé sans équivoque. Leur cas est le même que celui des émissions de la guerre d'Espagne. Or, timbres ou vignettes tant franquistes que gouvernementales figurent sans discrimination dans le catalogue. Pour moi, l'incident est clos.
Quelques jours plus tard, le 5 septembre 1944, la Chambre syndicale tenait réunion. Celle-ci ne s'était déroulée normalement lors. lorsqu'au moment où chacun allait se séparer, on me fit dire que quelqu'un me demandait. Je me trouvai en présence d'un inconnu.
- Suivez-moi, m'ordonna-t-il. Défense de mettre vos mains dans vos poches et d'adresser la parole à qui que ce soit.
On ne pouvait être plus aimable ! Un langage tout aussi précis fut d'ailleurs tenu à deux autres collègues et nous voici tous trois en route pour l'aventure. Nous n'allâmes pas loin. A la mairie du 9e où siégeait le Comité d'épuration de l’arrondissement. Inutile d'ajouter que la comédie fut courte, ainsi qu'il se doit d'une plaisanterie qui veut rester bonne. Entendus séparément et quelque véhémence qu'apportèrent nos « accusateurs », MM. Hélis et Coudron, les juges nous relaxèrent tous trois aussitôt. Il y eut toutefois une petite suite. Saisie des circonstances de l’équipée, la Chambre syndicale traduisit le 10 novembre devant sa commission de discipline MM. Hélis et Coudron. Le premier fut radié, le second blâmé.

Affaire classée...
Peu après, je reçus une convocation. Pour comparaître, cette fois, devant le Comité d'épuration de la Philatélie, lequel était composé de trois membres de la Chambre que j’ai l’honneur de présider - dont M. Coudron - et de trois membres représentant un autre groupement. Ce fut à mon tour de recevoir un blâme. Là-dessus, M. Coudron donna sa démission de membre de la C. S. N. T. et fonda un nouveau groupement: la Chambre syndicale des négociants en timbres-poste de la France libérée. Président : M. Coudron ; vice-président: M. Hélis.
Des mois passèrent encore. Puis la Préfecture de police me convoqua elle aussi. Le résultat fut nettement désobligeant pour la ténacité de l'accusation. L'affaire... fut classée.
... mais qui rebondit
Ce qui n'empêcha pas, le 1er Juillet dernier, le Comité d'épuration du Commerce de me traduire de son côté devant lui. En bonne compagnie, d'ailleurs, car quantité d'autres négociants étaient l’objet de la même sollicitude. Mais, fait curieux, M. Théodore Champion - dont le catalogue fut le premier, d'ordre de l’occupant, à coter les vignettes L.V.F. et qui, de ce fait, a tout de même son mot à placer dans toute cette histoire, quand ce ne serait que pour éclairer la justice - M. Théodore Champion, dis-je, n’était pas à nos côtés, n’ayant reçu aucune convocation,
Nous avons donc comparu devant un aréopage de personnalités. Quant à MM. Coudron et Hélis, ils occupaient, si je puis dire, le siège du ministère public. Ayant été à la peine pour orchestrer cette nouvelle partition et rédiger le rapport tendancieux dont fut saisi un ministre de la Production industrielle qui, à l'époque, représentait exactement leurs opinions politiques, il était juste qu'ils soient à l'honneur pour en développer les arguments.

De l'audience, je ne puis parler, n'estimant pas que mon rôle de narrateur soit de juger un jury. Au reste, ses décisions sont pour l'heure toujours inconnues.
L. MIRO.”
Pour aller plus loin :
Lire l’excellent article consacré au Bloc de l’Ours par Bertrand Sinais en 2024 et disponible sur le site du Timbre Classique : lire l’article au format pdf
Il serait par ailleurs intéressant de se pencher, un jour, sur les archives - si elles existent encore - des comités d’épuration qui, comme on vient de le voir, se sont multipliés à la Libération. À notre connaissance, aucun historien ne s’est encore intéressé à leur activité concernant spécifiquement le négoce philatélique.
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