Les timbres de propagande : quand la philatélie devient une arme de guerre
Newsletter de la maison Calves #87
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Les timbres de propagande : quand la philatélie devient une arme de guerre
Voici cette semaine un sujet que l’on aborde presque sur la pointe des pieds : celui des timbres de propagande. Il s’agit de timbres émis par des partis ou des groupes d’opinion pour influencer l’opinion publique, ou encore par des États cherchant à agir sur la population de pays ennemis en temps de guerre. Le sujet est complexe, car l’origine de ces émissions est souvent obscure : précisément parce qu’elles relevaient de la clandestinité. Mais il est aussi particulièrement intéressant, car il rappelle le rôle considérable qu’ont pu jouer les timbres à une époque où ils circulaient massivement et constituaient, à leur manière, un vecteur d’influence - un peu l’équivalent des réseaux sociaux aujourd’hui. C’est pourquoi nous republions aujourd’hui l’étude consacrée à ce thème par Yves Margotat dans La Vie philatélique de septembre-octobre 1949. Bien sûr, ce travail ne saurait prétendre à l’exhaustivité, mais il constitue une excellente introduction à ce sujet passionnant.
“II arrive fréquemment aux collectionneurs de se trouver en présence de vignettes étranges, dont l'existence n'est même pas signalée dans les catalogues usuels, et qui semblent défier toute classification. (…) Il peut arriver que l'on ait affaire à l'une de ces vignettes souvent énigmatiques, que l'on peut grouper sous la rubrique des « timbres de propagande et d'espionnage ». (…)
C'est en France que l'on peut trouver les « précurseurs » des émissions officieuses de propagande. En effet, c'est peu après 1873, date à laquelle la monarchie fut bien près d'être restaurée, que les partisans du Comte de Chambord mirent en circulation des vignettes à l'effigie de celui qui faillit devenir Henri V. Ces vignettes, ornées de fleurs de lis et tirées en diverses couleurs, étaient gravées en taille-douce et provenaient probablement d'un atelier de fabrication étranger.

Après la tentative monarchique, la République eut encore affaire à la propagande boulangiste, soutenue elle aussi par la diffusion de vignettes pseudo-postales. Deux types sont connus, l’un l’effigie du « brav’ général » coiffé de son képi, l’autre étant une parodie du type Sage comportant le buste du général à l’intérieur du cartouche de la valeur. Celle-ci était portée en surcharge dans la partie supérieure du dessin. II existe une grande variété de couleurs et de valeurs, et l’on peut former des séries de ces émissions.

La guerre de 1914-1918 apporta aux amateurs de curiosités un nouveau genre d’émissions assez attrayant : les timbres d’espionnage. Il s’agit en l’occurrence de timbres faux destinés à tromper les services postaux de l’ennemi, ce qui, évidemment, leur confère une valeur sinon commerciale, du moins psychologique, bien supérieure à celle d’un faux « pour servir » du temps de paix. C’est en 1916 que furent falsifiés par les soins de l’Intelligence Service les timbres allemands de 10 et 15 pfennig du type Germania. Le 10 pf. rouge de l’émission de 1906-11 ne fut pratiquement pas employé, mais le 15 pf. de 1916 (fond blanc) servit à l’affranchissement des tracts de propagande antimilitariste diffusés par les services secrets alliés dans un but démoralisateur. Les valeurs courantes de la série bavaroise de 1914 furent également imitées dans le même dessein.

Ces timbres se reconnaissent à ce qu’ils sont imprimés sur un papier lisse très blanc, ce qui donne à l’image une grande finesse. Le filigrane est également plus fin que pour les originaux, et le dessin présente des différences de détail. Ces timbres ne sont pas très rares à l’état neuf, mais les pièces oblitérées sur lettre ou sur fragment présentent un grand intérêt. Il n’est pas impossible de trouver ces timbres avec des oblitérations postérieures à la fin de la guerre, si surprenant que cela puisse paraître, car le reliquat fut distribué des soldats de l’armée d’occupation qui l’utilisèrent pour affranchir leur courrier.
Avec la seconde guerre mondiale s’ouvre un nouveau chapitre de l’histoire des timbres de propagande et d’espionnage. (…) Renouvelant ses exploits de la guerre de 1914- 1918, l’Intelligence Service commença dès 1941 à imprimer des « faux pour servir », les uns destinés à affranchir les tracts de propagande défaitiste répandus en Allemagne comme pendant l’autre guerre, les autres, qui intéressent tout particulièrement les collectionneurs français, servant à l’envoi des journaux clandestins diffusés en France durant l’occupation.
C’est ainsi que furent falsifiés en 1941 les 12 pf. gravés à l’effigie du Führer. Par la suite les 12 pf. rouge typographiés furent également imités, et servirent à la fois aux espions et aux propagandistes alliés. Tous ces timbres sont d’une ressemblance parfaite avec les originaux, de sorte qu’il est pratiquement impossible de les reconnaître, si ce n’est d’après la grandeur et la perforation des marges qui entourent chaque feuille.
Bien plus faciles à déceler et à se procurer sont les « faux Pétain » qui servirent en France de 1941 à 1944. Ces timbres étaient imprimés par feuilles de 20 sur un papier très blanc et seuls la finesse du dessin et le soin apporté à l’impression permettent de reconnaître les exemplaires isolés. Les collectionneurs soucieux d’acquérir des faux.. authentiques (!) n’ont qu’à se procurer des timbres en bord de feuille supérieur, car les marges ne sont pas dentelées comme pour les productions du boulevard Brune. On connaît six valeurs falsifiées en Angleterre : 30 c. rouge, 50 c. vert, 70 c. orange, 1 fr. rose, 1 fr. 50 brun et 2 fr. vert. Le plus rare est de loin le 30 c. (…). Plusieurs valeurs du type « Mercure » furent aussi imitées par l’Intelligence Service (…).

Une collection de ces timbres doit bien entendu être complétée par le fameux « faux de la Résistance » qui est une assez grossière imitation du 1 fr. 50 brun Pétain sur papier non gommé. La dentelure rudimentaire de ce timbre suffit à le faire distinguer du premier coup. Ayant été réimprimé après la libération, ce faux se rencontre assez couramment.

C’est oblitérées sur fragment ou sur lettre entière que ces vignettes présentent le plus d’intérêt. En effet, la plupart de ces pièces furent détruites, car le premier souci de ceux qui recevaient des tracts de propagande était évidemment de faire disparaître tout indice compromettant. Celles qui furent conservées sont fort rares, et il faut se méfier des fausses oblitérations.
La philatélie servit de prétexte, tant du côté allemand que dans le camp allié, à la diffusion d'un grand nombre de pseudo-vignettes postales de propagande. Celles des alliés sont les mieux connues.
Ce furent évidemment les timbres à l'effigie de Hitler qui se prêtèrent le mieux à la parodie. Les 12 pf. de la série de 1941 furent d'abord imités et dotés de la légende “FUTSCHES REICH” (Certains de ces timbres servirent même à l'affranchissement des lettres sans attirer l'attention des autorités!) Puis on vit apparaître une autre vignette, toujours à 12 pf., où l'effigie du Führer était réduite à l'état crâne humain, symbole préfigurateur du sort réservé au monstre et à ses adorateurs.

Les services de propagande alliés firent aussi imprimer en Suisse des blocs imitant celui émis en 1937 à l'occasion du 48e anniversaire de Hitler. L'effigie « crânifiée » de celui-ci était simplement agrémentée de tibias en croix, et ces blocs, garnis d'inscriptions appropriées, étaient envoyés aux familles des soldats allemands tués sur le front. Enfin, on peut rattacher à ces timbres quelques-unes des émissions dites « de la Libération », et notamment les timbres à l'effigie du Général de Gaulle imprimés par les organisations de Résistance pendant l'occupation.
Du côté allemand, les services du Dr. Goebbels n’attendirent même pas le déclenchement des hostilités pour répandre des vignettes de propagande. Comme on va le voir, c’est le plus souvent a l’aide de surcharges apposées sur des timbres authentiques que la propagande nazie essaya de tromper les philatélistes des pays occupés… et réussit parfois à le faire ! On vit en effet apparaître après Munich des surcharges provisoires qui étaient censées exprimer la joie des populations « libérées » des Sudètes. La surcharge porte sur deux lignes l’inscription suivante « WIR SIND FREI ! » (Nous sommes libres !), accompagnée bien entendu d’une croix gammée, afin que l’on puisse voir du premier coup de quel genre de liberté il s’agissait !

C’est dès la fin de 1940 que les Allemands essayèrent assez naïvement de tirer parti philatéliquement de la cession par l’Angleterre aux Etats-Unis de bases aériennes dans l’Atlantique Ouest. A cet effet ils mirent en circulation des timbres portant en surcharge le nom des bases en question, qui étalent situées à Terre-Neuve, aux Bermudes, aux îles Bahamas, à la Jamaïque, aux îles d’Antigua, de Sainte-Lucie et de la Trinité, ainsi qu’à Georgetown (Guyane Anglaise).

C’est sans doute dans un but analogue, à savoir la mise en évidence de « l’impérialisme américain » que furent surchargées (vraisemblablement en Allemagne) divers timbres du Congo Belge. En effet, c’est en 1943 que le « Nederlandsh Maandblad voor Philatelie » publia une information selon laquelle les timbres de 1931-1937 avaient été surchargés à l’usage des troupes américaines en garnison au Congo Belge. L’ancienne valeur en monnaie belge était annulée et remplacée par une valeur libellée en Cents américains. La surcharge comportait en outre, sur trois ou quatre lignes, « DETATCHEMENT U.S.A. - AIR MAIL ». Plusieurs raisons peuvent porter à croire qu’il s’agit là d’une émission de propagande, et non pas d’une série officiellement émise par les autorités américaines : on conçoit mal, d’abord, qu’une publication néerlandaise ait pu se procurer de tels renseignements et les diffuser sous la domination nazie. De plus, aucun catalogue français ou américain n’a jamais mentionné cette émission, à ma connaissance, depuis que des relations normales ont été rétablies entre le Congo Belge et le reste du monde. Enfin, il est inconcevable que les auteurs de la surcharge, s’ils sont Américains comme le prétend le « Nederlandsh Maandblad voor Philatelie », aient pu accumuler deux erreurs grossières sur la seule expression « DETATCHMENT U.S.A. ». En effet, l’orthographe du mot qui signifie « corps expéditionnaire » est « DETACHMENT » avec seulement deux « T », et d’autre part, c’est « U.S. DETACHMENT » qu’il aurait été correct d’écrire. Comme, de plus, les propagandistes allemands avaient tout intérêt à faire croire aux Belges que les Américains se conduisaient au Congo comme en pays conquis, il est fort probable que ces timbres doivent être assimilés à ceux des bases. aériennes de l’Atlantique-Ouest, diffusés en 1940 par les nazis.

Après l’agression de 1941 contre l’U.R.S.S. et l’entrée de celle-ci dans le camp allié, les services secrets allemands mirent en circulation des vignettes pseudo-postales d’une naïveté presque enfantine : il s’agit d’imitations fantaisistes des timbres anglais du « Silver Jubilee » et du Couronnement de mai 1937, destinées à répandre une croyance selon laquelle les Anglais se trouvaient réduits à la merci des Juifs et des Soviets. A cet effet, l’effigie du roi d’Angleterre avait été remplacée par celle de Staline, et l’on avait substitué soit la faucille et le marteau. soit l’étoile à six branches aux emblèmes royaux qui figuraient sur les vrais timbres.

Tous ces timbres, s’ils ne présentent aucun intérêt au point de vue postal, ni même au point de vue philatélique, méritent néanmoins d’être conservés, car ce sont de véritables petits documents historiques souvent fort rares, témoins originaux d’une époque dramatique où même la philatélie servait de prétexte à des luttes idéologiques.
On ne saurait conclure une étude sur les timbres de propagande et d’espionnage, sans consacrer quelques lignes à un timbre tout à fait mystérieux, et qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Il s'agit du fameux « timbre Himmler ». On sait qu’il s’agit d’un timbre violet d’une valeur faciale de 6 pfennig, émis en 1943 dans des circonstances que l’on a pas encore réussi à éclairer. (…) Ce n’est que peu après que l’on apprit l’existence d’un exemplaire de ce timbre (que l'on alla jusqu'à qualifier d'unique !) dans la collection du Président Roosevelt, puis d'un autre en Suisse, puis finalement d'un nombre respectable de pièces, neuves pour la plupart, bien que certaines portent un cachet de Stuttgart du 20 juin 1943.


Je ne pense pas que l'on m'en veuille d'avoir essayé de rassembler d'un des aspects les moins connus de histoire du timbre, qui, j'ose l'espérer, pourra contribuer à mettre en lumière l'évolution contemporaine de la philatélie.
Yves MARGOTAT.”
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Merci beaucoup pour la découverte des timbres poste comme armes pacifiques