La longue aventure des timbres de roulette
Newsletter de la maison Calves #80
Nous venons d’entrer un bel ensemble de timbres de roulettes - l’occasion idéale de revenir sur l’histoire de ces timbres à part. Car si la plupart des philatélistes savent que les roulettes postérieures aux années 1920 doivent se collectionner en bandes verticales de onze exemplaires, il est beaucoup moins certain que tous sachent qu’auparavant, la référence était la bande verticale de six. Et encore moins pourquoi il existe, pour certaines émissions, de très recherchées bandes horizontales de six… et pour quelles raisons elles atteignent aujourd’hui des cotes élevées.
Pour répondre à ces questions, il faut entrer dans quelques considérations techniques. Rassurez-vous : nous allons faire simple, clair et concret. Et vous en ressortirez avec une compréhension bien plus fine des roulettes - et des clés utiles pour votre propre collection.
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La longue aventure des timbres de roulette
Qu’est-ce qu’une « roulette » en philatélie ?
Le terme « roulette » désigne, dans le vocabulaire philatélique, des timbres conditionnés en rouleau, destinés à être distribués au détail par des distributeurs automatiques installés à proximité ou à l’intérieur des bureaux de poste.

Contrairement à une idée répandue, les roulettes ne constituent nullement une innovation récente. Dès le début du XXᵉ siècle, plusieurs pays expérimentent ce mode de diffusion. Aux États-Unis, certaines entreprises y recourent dès 1906 ; la Suisse met en circulation ses premières roulettes en 1910 ; l’Allemagne généralise les distributeurs pour la Germania à 3 pfennigs en 1914 ; la Suède adopte ce système à partir de 1920.
L’intérêt est évident : permettre l’achat de timbres sans passer par le guichet, et ainsi réduire les files d’attente dans les bureaux de poste.
1908 : les débuts des roulettes en France
En France, l’expérience débute officiellement en mars 1908. Un bureau de poste s’équipe alors du premier distributeur automatique de timbres-poste. L’appareil, de marque Abel, est alimenté par des timbres conditionnés en rouleaux, enroulés autour d’un petit moyeu en carton.
Il est mis en service à la recette principale de Paris, rue du Louvre, le 10 mars 1908. Pour dix centimes glissés dans la machine, l’usager reçoit une paire verticale de Semeuse camée à 5 centimes. Le premier timbre français émis en rouleau fait ainsi son entrée en scène.

Les premières roulettes imprimées à plat : une fabrication improvisée
Ce nouveau mode de distribution impose une profonde adaptation des méthodes de fabrication. Il ne s’agit plus d’imprimer des feuilles destinées au guichet, mais de produire des bandes continues de timbres prêtes à être conditionnées en rouleaux. Or, l’Atelier du Timbre ne dispose pas encore de machines capables de produire directement de telles bandes. Il faut donc faire avec le matériel existant, à savoir des machines d’impression à plat.
Concrètement, voici la solution trouvée pour l’administration postale : les timbres destinés aux roulettes sont imprimés en feuilles de 150 timbres, tout comme les timbres ordinaires, mais en supprimant les bandes interpanneaux horizontales. Chaque feuille destinée aux roulettes se compose ainsi de 10 bandes verticales de 15 timbres imprimés sans interruption.

Une fois ce travail accompli, l’Atelier du Timbre passe la main à l’Agence comptable, qui se charge de la confection des roulettes. Celle-ci - ou des ouvriers spécialisés - intervient de manière encore largement manuelle. Les marges et les rangées non imprimées sont découpées, puis les feuilles sont collées bout à bout afin de former une bande continue, et enfin une machine équipée de couteaux massicote celle-ci en rouleaux que l’on enroule ensuite sur des moyeux en carton. Les roulettes peuvent alors être expédiées vers les bureaux de poste.
Comment sait-on tout cela ? Les philatélistes avaient-ils des espions à l’Agence comptable ? Peut-être… mais surtout, pour certaines valeurs, la Poste a imprimé trop de feuilles destinées aux roulettes par rapport aux besoins réels. Qu’a-t-elle fait de ces surplus ? Elle les a tout simplement envoyés tels quels aux bureaux de poste, pour être vendus au guichet avec les feuilles ordinaires. Des philatélistes attentifs n’ont pas manqué de remarquer leur présentation inhabituelle et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Identifier un timbre de roulette : un vrai casse-tête
Le principal problème des timbres de roulettes est le suivant : une fois détachés, ils sont indiscernables de ceux issus de feuilles classiques. Certes, leur dentelure verticale a été massicotée par les machines de l’Agence comptable, ce qui donne des bords de dents très droits. Mais ce critère ne constitue en rien une preuve, puisqu’un simple outil de coupe permet à n’importe qui d’imiter cet aspect.
La solution adoptée très tôt par les philatélistes ? Collectionner les roulettes en bandes verticales de six timbres. Les feuilles ordinaires n’en autorisant que cinq, une bande d’au moins six timbres permet d’affirmer sans ambiguïté une origine « roulette ». C’est cette certitude qui explique l’intérêt soutenu et durable des collectionneurs pour ces bandes.

L’élargissement des usages dès 1915
À partir de novembre 1915, les entreprises sont autorisées à se procurer des rouleaux en quantité pour affranchir leur courrier. Apparaissent alors notamment des timbres préoblitérés de roulettes, portant la mention « Affranchissement Postes », destinés aux envois en grand nombre. L’usage des roulettes s’élargit ainsi bien au-delà des murs des bureaux de poste.
Le passage décisif à l’impression rotative
À partir des années 1920, l’Atelier des timbres connaît une modernisation majeure : l’abandon progressif de l’impression à plat au profit de presses rotatives. Les timbres ne sont plus imprimés feuille par feuille, mais directement sur de longues bobines de papier, ensuite découpées.
Pour l’Agence comptable, c’est la libération - nul doute qu’on a dû y sabrer le champagne ! Fini le travail fastidieux de découpe et de recollage : les roulettes sont désormais livrées par l’Atelier du Timbre « sans séparation », et il suffit de massicoter les bobines pour obtenir les rouleaux à envoyer en bureaux de poste.
Pour les philatélistes, en revanche, le changement est moins réjouissant. Le passage à l’impression rotative modifie le format de tous les produits postaux, y compris les feuilles ordinaires. Désormais, pour être certain de l’origine « roulette », il ne faut plus une bande verticale de six timbres… mais de onze exemplaires. Un format nettement moins pratique à collectionner, mais auquel ils se font toutefois rapidement.


Coins datés, numéros de feuille et nouvelles raretés
Les philatélistes se consolent avec de nouvelles particularités. L’impression rotative fait apparaître de nouvelles indications de contrôle : les coins datés (jour exact d’impression), et les numéros de feuille, pour lesquels ils se passionnent, d’autant qu’elles ne sont pas positionnées de la même manière : en bas de la feuille pour les timbres ordinaires, dans la marge gauche pour les timbres de roulettes.
À noter que, en théorie, les coins datés et numéros de feuille des timbres de roulettes auraient dû être systématiquement massicotés et ne jamais parvenir jusqu’à nos albums. Mais, une fois encore, la Poste reproduit ses erreurs : des surplus de roulettes sont mis en vente tels quels. Les collectionneurs peuvent alors se procurer des timbres de roulette tenant à coin daté ou à numéro de feuille - des pièces aujourd’hui bien plus rares que leurs équivalents issus de feuilles ordinaires.


Autre particularité intéressante : les feuilles ordinaires comportent un interpanneau vertical, ce qui n’est pas le cas des roulettes. Résultat : il est possible d’obtenir des bandes horizontales de six timbres issues de roulettes - chose impossible avec les feuilles normales. Très peu de philatélistes y ont pensé à l’époque, ce qui explique leur rareté et la forte demande aujourd’hui.

Guerre, relance et innovations
La Seconde Guerre mondiale interrompt brutalement la fabrication des roulettes. Les distributeurs restent vides pendant près de quinze ans. Il faut attendre juillet 1954 pour assister à la relance, au bureau de Paris 118, près de la gare Saint-Lazare, avec une roulette de 15 francs Marianne de Gandon bleue. L’objectif est alors de tester de nouveaux distributeurs, parfois électriques, capables de délivrer les timbres à l’unité, par paires ou en bandes.
En 1955, la Poste franchit un cap en émettant un timbre réservé exclusivement aux roulettes : le 6 francs type Muller. C’est la seule figurine française dont l’origine en roulette est absolument certaine, puisqu’elle n’existe sous aucune autre forme.

Numérotation, fin de la dentelure et autoadhésifs
En 1962, une nouvelle étape est franchie avec le Coq de Decaris à 25 centimes. Identique aux timbres ordinaires au recto, il porte au verso un numéro de comptage, imprimé horizontalement tous les dix timbres, d’abord à l’encre verte (plus rare), puis à l’encre rouge pour cette émission et les suivantes.

La véritable rupture intervient en 1976, avec le 80 centimes vert et le 1 franc rouge Marianne de Béquet. La Poste adopte alors un papier plus épais, mieux adapté aux distributeurs et, surtout, supprime totalement la dentelure verticale. Pour la première fois, les timbres de roulettes deviennent immédiatement identifiables à l’unité.
En 2002, la Marianne du 14 Juillet marque une nouvelle évolution : tous les timbres de roulettes sont désormais numérotés individuellement, avec un numéro imprimé verticalement à l’encre noire, afin de faciliter le comptage.

Dernière grande mutation en date : le passage à l’autoadhésif. En 2004, les deux Cœurs Chanel sont émis en roulettes autocollantes numérotées, dans un tirage très limité qui ne passe pas inaperçu auprès des collectionneurs.

A lire pour aller plus loin :
Les timbres de distributeurs, les roulettes, Michel Melot, Timbroscopie n°15, juin 1985.
Des timbres qui tournent rond : les roulettes, Matthieu Singeot, Timbres Magazine n°111, avril 2010.
Ce site très documenté et entièrement consacré aux timbres de roulette:
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La photo illustrant la légende "Semeuse n°130c. Bande verticale de 6 exemplaires issue de roulette. Il s’agit de la bande la plus rare issue du tirage à plat. " m'interpelle puique cette bande de 6 comporte 7 timbres.
Nous avons tous eu notre période "roulettes" mais ne connaissions pas l'historique de ces impressions
Merci encore