Les timbres de Saint-Nazaire : enquête sur une émission de guerre
Newsletter de la maison Calves #90
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Les timbres de Saint-Nazaire : enquête sur une émission de guerre
À partir d’août 1944, les Alliés libèrent rapidement l’ouest de la France, mais contournent plusieurs poches allemandes sur la façade atlantique - Saint-Nazaire, Lorient, La Rochelle, Royan - jugées imprenables. Ces forteresses tiennent jusqu’à la capitulation du 8 mai 1945. À l’intérieur, des dizaines de milliers de civils vivent sous les bombardements et les restrictions, tandis que les services publics continuent de fonctionner. À Saint-Nazaire, la pénurie de certains timbres à partir de janvier 1945 entraîne la mise en place de solutions de fortune, aux accents parfois très philatéliques. C’est cet épisode singulier que raconte J. Barat dans un article de 1968 que nous republions aujourd’hui, enrichi de conseils d’expert pour débusquer certains faux et d’une enquête sur Roger Blachère, à l’origine de certaines de ces émissions. A noter que certaines des pièces illustrant cet article seront proposées dans notre vente flash de jeudi prochain. Bonne lecture !
Les Postes des poches de l’Atlantique - article paru dans le magazine Philatélie - février 1968
“Dans la stratégie globale adoptée au lendemain du débarquement de juin 1944 par le commandement américain, les poussées brutales du front interdisaient tout ralentissement ; le « nettoyage » des zones de résistance était remis à plus tard et s'opérait d'ailleurs généralement de lui-même : les troupes encerclées se rendaient.
Ce ne fut pas le cas des principaux bastions du Mur de l'Atlantique à qui la mer permettait la communication avec l'Allemagne. Si Brest fut pris le 18 septembre, les autres villes fortifiées de la côte tinrent bon jusqu'à la reddition générale du 8 mai 1945, à l'exception de Royan et de Soulac conquises en avril. Ce sont Lorient, Saint-Nazaire et la Rochelle, avec leurs environs et quelques petites îles. Un siège pénible commença, pénible pour les populations enfermées et livrées aux 70 000 soldats allemands, pénible pour les assiégeants qui manquaient de moyens. Cependant, à l'intérieur des zones assiégées, le courrier continua à circuler. (…)
St-Nazaire n'a plus de timbre
Après la destruction de Saint- Nazaire, La Baule devient Direction régionale des P.T.T. et sous-préfecture le 28 février 1943. Cette poche comprenait 44 bureaux, recettes ou agences postales en service. (…) Pour certains bureaux, le trafic postal étant inexistant, il n'est pas parvenu jusqu'aux collectionneurs de pièces de cette époque.

Isolé depuis le 19 août 1944, l'îlot de Saint-Nazaire ne disposait que d'un stock de timbres réduit. Pour y parer, les autorités de La Baule prirent certaines dispositions qui, pour les philatélistes, présentent un grand intérêt. Du 8 janvier au 23 mai 1945, on a utilisé une machine à affranchir Havas, appartenant aux Chantiers de Penhoët, de Saint-Nazaire.
Par ailleurs, en février 1945, la Direction des P.T.T. de La Baule envoya une circulaire aux bureaux stipulant que la correspondance déposée aux guichets devait recevoir la griffe « Taxe perçue », qui allait leur être remise. Des affranchissements partiels furent présentés par les usagers et cette griffe « Taxe perçue » fut apposée de ce fait, sur différents timbres formant des affranchissements incomplets. Quatre bureaux furent autorisés à se servir de cette griffe : La Turballe (19-2-1945), Guérande (19-2-1945), Piriac (24-2-1945) Batz (28-2-1945). Cette griffe a été utilisée jusqu'en mai 1945 (…).
A cette même époque (février 1945), une entreprise privée « La Centralisation du Livre » de La Baule (Direction Roger Blachère) prit l'initiative, après accord avec les P.T.T., d'émettre une vignette spéciale, noir sur rose « Taxe perçue », d'une valeur d'affranchissement de 4,50 F, dimensions : 45 mm × 29 mm. Cette vignette fut acceptée par les quatre bureaux nommés ci-dessus : le tirage en est de 3 500, dont 3 400 environ furent effectivement utilisés. Il existe une variété : ILGT au lieu de ILOT.

Le problème étant toujours le même, manque de valeurs fiduciaires, l'impression de cette vignette fut également effectuée sur enveloppes, en rouge-brun (émission : 2 000 enveloppes; toutes utilisées).

Malgré tous ces palliatifs, le problème de la pénurie de timbres n’était toujours pas réglé, en mars 1945. Le service postal devait en effet tenir compte de deux impératifs : la demande de vignettes postales, et le réaménagement de certaines taxes postales (décret 45-289 du 22 février 1945), la taxe des lettres et paquets clos étant portée à cette date à 2 F. En raison de l'urgence. MM. les sous-préfet, receveur des postes de la Direction de La Baule, et représentants de la Chambre de commerce de Saint- Nazaire (repliée à La Baule), autorisèrent, par arrêté en date du 30 mars 1945, cette Chambre de commerce à émettre à ses frais, deux vignettes : l'une à 50 centimes, l'autre à 2 F, pour servir à l'affranchissement des correspondances dans l'arrondissement de Saint-Nazaire.

“Sous-préfecture de Saint-Nazaire.
Arrêté.
Le sous préfet de l’arrondissement de Saint-Nazaire.
Vu la pénurie de timbres-poste et les difficultés croissantes de l'affranchissement de correspondances qui en résultent.
Vu l'augmentation des tarifs postaux en date du 30 mars 1945, qui ne feront qu'aggraver cette situation.
Arrête :
Article premier. La Chambre de commerce de Saint-Nazaire est autorisée à émettre à ses frais deux séries serviront de timbres-poste à 0,50 F et 2 F, qui à l'affranchissement des correspondances dans les limites de l’arrondissement de Saint-Nazaire occupé.
Art. 2. Cette émission est fixée à 30 000 pour les timbres à 0,50 F et 20 000 pour ceux à 2 F.
Art. 3. M. le Receveur des Postes de La Baule est chargé de la présente comptabilité de ces timbres et de leur répartition dans tous les bureaux de poste de l'arrondissement.
La Baule, le 30 mars 1945.
Le Sous-Préfet.
Signé : Benedetti.”
Le dessin et la gravure de ces timbres étaient dus à Emile Guilaume. Les dimensions du cadre entourant le dessin : 37 mm X 28 mm; celles du timbre : 44 mm X 34 mm, de la dentelure : 11,5 mm. Le sujet, qui comporte une galère avec rameur, pavillon haut et voile déployée, bordée d'une clé, représentait les armes de la ville de Saint-Nazaire. Les timbres furent imprimés par l'Imprimerie La Mouette, La Baule. Papier : teinté vert - non gommé. Dimensions des rames : 56 x 90 mm, soit 16 feuillets de 10 timbres par rame.
Les pointillés en marge des feuillets furent utilisés comme guidage à l'impression et pour le piquage. Ce piquage a été fait avec une vieille machine, ce qui explique la dentelure plus ou moins régulière. Lors des premiers essais, perçage en ligne, quelques feuilles du 2 F échappèrent à ce travail.
Un contrôle sévère a été fait pendant l'impression des feuillets : une fois le tirage terminé, la Chambre de commerce requit un huissier, maître Bouvet, de Guérande, afin de constater la fin de l'émission, ainsi que la destruction des blocs matrices.
Description des timbres
50 centimes vert foncé sur vert pâle, 20 000 vendus environ. 2 F brun lilas sur vert pâle, 18 000 vendus environ.
Variétés : 50 centimes et 2 F tête bêche, bas de feuille toujours horizontal ; 2 F non dentelé. Variétés de teintes : 50 centimes vert clair, 2 F brun foncé. Le 2 F existe sans signature E.G.
Epreuves de luxe : Tirage 10 (papier avec filigrane). Essais sur papier blanc, quelques exemplaires seulement.
Lors de la reddition des troupes allemandes, le 8 mai 1945, M. le Sous-Préfet autorisa le service postal à apposer la surcharge “Libération” sur tous les timbres en stock dans les bureaux et sur les lettres déposées aux guichets.

Cette surcharge fut apposée sur les plis préalablement affranchis. Cette griffe est composte de petit caractères d'imprimerie ; elle est apposée en noir ou en rouge, normalement ou renversée quelquefois double. (…) La griffe LIBERATION ne fut employée au sud de la Loire (rive gauche) que les 12 et 14 mai, dans certains bureaux. Se méfier des timbres neufs surchargés LIBERATION, car ceux-ci n’existent qu’oblitérés.
Beaucoup d'enveloppes existent avec la griffe frappée en noir, de 47 mm de long x 11 mm de haut sur deux lignes: ILOT DE SAINT-NAZAIRE/VIVE LA LIBERATION. (…)

J. Barat.”
Reconnaître les faux : quelques repères
La profusion sur le marché de vignettes de la Chambre de commerce de Saint-Nazaire pourrait faire douter des chiffres de tirage. Et pourtant, ceux-ci sont parfaitement fiables : 30 000 exemplaires pour le 50 c. vert et 20 000 pour le 2 f. brun. Si l’on en voit aujourd’hui autant circuler, notamment sur Internet, la raison est simple : une grande partie de ces vignettes sont fausses. Les émissions de la Chambre de commerce de Saint-Nazaire ont en effet donné lieu à une abondante production de contrefaçons.
Commençons par certains faux grossiers modernes. À l’œil nu, ils peuvent tromper. Mais l’examen à la loupe est sans appel : la teinte verdâtre du papier est obtenue par une multitude de petits points répartis à intervalles réguliers, caractéristique d’une impression jet d’encre.

Sur un exemplaire authentique, au contraire, cette couleur provient des fibres du papier, qui offrent un aspect homogène. Un réflexe s’impose donc : examiner systématiquement chaque pièce à la loupe avant achat.
Plus redoutables sont les faux d’époque. Voici quelques indices permettant d’identifier l’un des types les plus courants - en gardant à l’esprit qu’il en existe bien d’autres :
Le S de « Saint » et le N de « Nazaire » ne sont pas alignés verticalement.
Les initiales « EG » sont séparées par un point, alors qu’elles devraient être liées.
Les lettres finales R et E de « Nazaire » sont de même taille, alors que le E est normalement plus petit.
Mais qui était vraiment Roger Blachère ?
Par curiosité, nous avons mené quelques recherches sur Roger Blachère, directeur de la « Centralisation du Livre », créateur de la vignette « Taxe perçue » et destinataire d’un grand nombre de lettres émises dans la poche de Saint-Nazaire. Tout laisse à penser qu’il fut l’un des principaux artisans de ces émissions… et son parcours s’avère pour le moins singulier.
Roger Léon Jean Marie Blachère naît le 20 octobre 1901 à Aubenas (Ardèche), fils d’un employé des chemins de fer et d’une couturière. En 1921, alors âgé de 20 ans, il vit à Port-de-Bouc et exerce la profession de comptable.
Après son service militaire (1921-1923), sa trajectoire devient instable : il multiplie les déplacements - Salon, Nancy, de nouveau Salon, puis Nancy encore - avant de s’installer à Lorient en 1935, puis à La Baule en 1938.
Sa vie professionnelle est marquée par plusieurs démêlés judiciaires. En 1924, il est condamné par le tribunal de commerce d’Aix pour abus de confiance à une peine d’un an de prison et 100 francs d’amende, peine ramenée en 1925, après opposition, à six mois avec sursis et 25 francs d’amende. En 1936, le tribunal de commerce de Lorient le condamne à nouveau, cette fois pour banqueroute simple, à six jours de prison avec sursis. Ses activités exactes à ces périodes restent difficiles à cerner. On sait toutefois qu’il exerce comme limonadier à Nancy en 1930 (c’est-à-dire qu’il tenant un débit de boisson).
Mobilisé le 2 septembre 1939, il est démobilisé un an plus tard et regagne La Baule, où il se trouve donc au moment des événements de 1945. Sur le plan personnel, il épouse Denise Landrin à Lorient en 1937, avant de divorcer en 1953. Il se remarie en 1957 avec Marcelle Legarrec. Il s’éteint le 7 avril 1990 à Léhon (Côtes-d’Armor), à l’âge de 78 ans.
Un parcours mouvementé, qui éclaire d’un jour particulier le rôle qu’il a pu jouer dans cette étonnante aventure postale.
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