« Comment ne pas sortir des gonds ? » : l'affaire des timbres d’Obock
Newsletter de la maison Calves #98
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Actualités de la maison Calves
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« Comment ne pas sortir des gonds ? » : l’affaire des timbres d’Obock
Savez-vous que certains timbres des colonies françaises ont provoqué de véritables scandales lors de leur émission ? En 1892, un éminent philatéliste, le vicomte de Méré, ne mâchait pas ses mots dans les colonnes de L’Union postale universelle : « L’émission des derniers timbres d’Obock est une plaisanterie inacceptable par les collectionneurs (…) Obock est un village de huttes (…) La chaleur torride de 47° à 48° le manque d’eau et surtout le vent Kramsin rendent le séjour dans cette colonie à peu près impossible aux Européens. La statistique de 1891 a montré qu’il n’y avait dans le territoire que huit femmes européennes dont quatre sœurs de charité. Et c’est pour ces rochers volcaniques, arides, qui sont sans vie, sans relations, qu’on a émis ces valeurs postales ! Comment ne pas sortir des gonds ? » La virulence de cette charge s’explique facilement. Aux yeux du vicomte, la colonie d’Obock était trop modeste, trop isolée et trop peu peuplée pour justifier l’émission d’une série de timbres spécifique. Il y voyait avant tout une opération destinée à séduire les collectionneurs et à alimenter un marché philatélique alors en plein essor. Ironie de l’histoire : ces timbres, jadis dénoncés comme des émissions abusives, comptent aujourd’hui parmi les pièces les plus recherchées de la philatélie coloniale française. Nous vous proposons cette semaine de redécouvrir leur étonnante histoire telle qu’elle fut racontée dans le numéro d’octobre 1967 de la revue Philatélie.
“Tout avait commencé à Obock, en 1862. Depuis vingt-trois ans que l'Angleterre, grâce à son installation à Aden, contrôlait toutes ces régions incertaines, dont l'importance géographique croissait avec celle que l'Europe attachait à l'Extrême Orient, la Chine et le Tonkin, la France cherchait également à se réserver une zone où elle pourrait créer une base de ravitaillement pour ses bateaux, et se donner ainsi le moyen d'affirmer sa présence à l'entrée de l'océan Indien où ses relations avec Madagascar la retenaient. La percée du canal de Suez en augmentait l'urgence et la nécessité.
On acheta Obock et les terres avoisinantes qui appartenaient au sultan de Bab-el-Mandeb, roitelet dont l'autorité s'étendait à quelques milliers de bergers et de chameliers. Obock n'était rien qu'un mouillage à l'entrée du golfe de Tadjoura ; la côte et l'arrière-pays n'étaient qu'un désert noir et torride.
Quelques Européens, des commerçants, vinrent s'installer. On rêve à ce que dut être cette première implantation où le soleil et l'alcool décimaient les moins résistants. Un gouverneur, Léonce Lagarde, fut nommé. Il avait de l'intelligence, de l'ambition, un sens profond de la réalité coloniale, et c'est lui qui noua des liens d'amitié avec l'Ethiopie, avec les populations autochtones, le sultan de Tadjoura et celui du Gobad.
Suez ouvert, les premiers bateaux firent escale à Obock pour leur ravitaillement en charbon et en eau. Les jours de mauvais temps, la rade, mal protégée, se révélait plutôt dangereuse. Lagarde chercha un endroit plus apte à servir de port ; en plein désert, il découvrit Djibouti dont le site lui parut correspondre aux besoins. En 1892, Obock était abandonné, le gouvernement local s'installait à Djibouti. Obock était une colonie, le reste du pays avait été placé en son temps sous protectorat français. En 1896, l'ensemble, réuni sous une même juridiction, devenait la Côte française des Somalis et dépendances.

Dès lors, le port de Djibouti n'allait plus cesser de s'étendre, son importance de croître. Grâce à la création de la Compagnie du chemin de fer franco-éthiopien, dont la réalisation fut achevée en 1917, il devenait le débouché du commerce abyssin. L'Italie mussolinienne allait en tirer argument, plus tard, pour prétendre à l'annexion de la colonie. Elle en fut pour ses frais. Djibouti, intégré au système colonial et économique français, ne pouvait pas en sortir sans risques. On le vit bien quand, après l'armistice de 1940, la Côte des Somalis, liée au gouvernement du maréchal Pétain, soutint un dur blocus qui finit par avoir raison de sa résistance. (…)
Dès le lendemain de la colonisation, en septembre 1884, un bureau de poste avait été créé à Obock. Aucune ligne maritime régulière ne desservait alors ce médiocre village où vivotaient les employés d’une compagnie commerciale dont on se demanda de quoi elle pouvait bien faire commerce. Il y avait pourtant échange de correspondances : celles-ci, embarquées sur un bateau de la Marine nationale, étaient transportées à Aden, port de relâche des courriers de l'Inde et de l'Orient à destination de l'Europe. Ce n'est qu'en 1886 que les Messageries maritimes mirent Obock sur la liste de leurs mouillages sur la côte orientale de l'Afrique.
Les colonies n'avaient alors à leur disposition qu'un seul et même modèle de timbres ; les tarifs variant avec les cours du change, un trafic productif s'était institué entre les différentes possessions d'outre-mer et la métropole, ce qui provoqua quelque scandale. Le gouvernement réagit et, en 1892, décida que chaque colonie disposerait de ses timbres propres. Il fallut donc surcharger les anciens timbres. Les timbres des colonies furent surchargés du mot « OBOCK » (13 x 4 mm) en cintre au-dessus du chiffre ; les valeurs furent les suivantes : 1 c. bleu, 2 c. brun, 4 c. violet, 5 c. vert, 10 c. noir, 15 c. bleu, 25 c. rose, 35 c. jaune, 40 c. vermillon, 75 c. carmin, 1 franc vert.

La disette étant venue, comme l'écrivait une revue philatélique du temps. certains timbres de 15 et 25 centimes furent surchargés « OBOCK » en grosses lettres sur une ligne horizontale, puis d’autres avec en plus un chiffre de couleur sur la valeur primitive. (…)

Ces derniers timbres, aujourd'hui très recherchés, ont été longtemps boudés par les philatélistes ; ils n'ont jamais tenté les faussaires. Pour les valeurs de 20, 30, 35, 75, la surcharge fut apposée en deux fois avec un cachet en bois; il en résulte que les chiffres sont rarement alignés. Cette émission a donné le jour à certaines variétés très rares, aussi souvent demandées que peu offertes.
Les premiers timbres coloniaux non surchargés figurèrent ensuite deux personnages allégoriques, dans le goût de l'époque, la Navigation et le Commerce, divinités païennes adossées sur le même trône et rassemblant autour d'elles et dans leurs mains les insignes de leur charge et le symbole de leur richesse.
Puis, Obock fut une des premières colonies à émettre des timbres véritablement locaux et figurant des scènes et des personnages empruntés au pays même. Un timbre triangulaire (33 x 28) figurait en 1893 un chameau et un méhariste ; le thème, sous des formes variées, allait apparaître à plusieurs reprises.
En 1894, un groupe de guerriers somalis servait d'illustration à une série de timbres qui, comme les timbres triangulaires précédents, allaient être employés à Djibouti, au moment du transfert du bureau postal d'Obock dans cette ville. Le manque de timbres eut pour résultat, en plusieurs occasions, la séparation des timbres en deux moitiés.

En 1894, les timbres d'Obock sont utilisés à Djibouti avec la surcharge « DJ », ou « DJIBOUTI » écrit en diagonale de droite à gauche, en montant. Le manque de timbres propres à Djibouti se fit sentir longtemps, et l'on dut, en conséquence, écouler le stock d'Obock pendant plusieurs années encore. (…)
Ce sont naturellement ces anciens timbres qui ont le plus d'intérêt. Les émissions, par la suite, se sont rapidement démocratisées pour suivre, à une époque plus récente, le goût des collectionneurs à la thématique.
Nicolas BRAYE.”
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