Et si le Penny Black n’était pas le premier timbre au monde ?
Newsletter de la maison Calves #86
Il n’existe pas de meilleur moyen de parfaire sa culture philatélique qu’en se plongeant dans la lecture de la presse et des publications anciennes, dans lesquelles se trouvent quantité d’informations précieuses et érudites.
C’est la raison pour laquelle nous republions chaque semaine une pépite issue de la littérature et que nous la partageons avec vous via notre newsletter.
Si cet article vous intéresse, n’hésitez pas à le commenter, à le “liker” ou, mieux encore, à le transférer à d’autres philatélistes ou à le partager sur vos réseaux.
Notre newsletter a également vocation à vous tenir informés de nos actualités, telles que les dates de nos ventes flashs ou nos participations à des salons, mais aussi à vous donner des “trucs d’expert”. Lisez-la régulièrement pour ne rien manquer !
Actualités de la maison Calves :
Vous savez combien nous attachons d’importance aux échanges suscités par nos newsletters. Cette semaine, deux réactions ont particulièrement retenu notre attention.
La première nous vient de Frédéric Nicolino, auteur du blog
https://semeuse.blogspot.com/ (que nous vous invitons à consulter). Il nous a aimablement transmis plusieurs illustrations des rares para-oblitérations « SEINE », que nous évoquions dans notre précédente newsletter et dont nous ne possédions pas d’exemples en archive. Ces visuels proviennent de ventes Cérès, Sinais et Lahitte des vingt dernières années. Nous saluons le travail patient et passionné qui a consisté à conserver les photographies de ces lots, à les documenter et à les classer - permettant aujourd’hui d’enrichir utilement notre propos et de vous en faire profiter.
La deuxième personne que nous souhaitons remercier est le lecteur qui nous a signalé la mise en vente d’un timbre accompagné d’un faux certificat Calves - un de plus - sur un site d’enchères bien connu. Ce signalement illustre malheureusement l’ampleur du problème et montre combien la vigilance des collectionneurs demeure essentielle. Rappelons-le une nouvelle fois avec la plus grande clarté : tous les certificats correspondant au modèle ci-dessous, comportant l’adresse « 2, rue Fléchier » et dont le texte est dactylographié ou saisi à l’ordinateur, sont des faux.

Et si le Penny Black n’était pas le premier timbre au monde ?
En 1952, un véritable séisme secoue la planète philatélique. Les journaux s’emballent : le célèbre Penny Black ne serait peut-être pas le premier timbre du monde. Une lettre autrichienne datée de mars 1839 - affranchie d’une mystérieuse vignette « 1 kreuzer » - aurait un an d’avance sur l’icône britannique. Mieux encore : la pièce se serait vendue 17 millions de francs, une somme vertigineuse pour l’époque, supérieure à la valeur cumulée des mythiques n°1 et 2 de l’Île Maurice. Vraie découverte historique ? Ou habile fabrication ? Nous serions bien en peine de vous le dire car, depuis cette date, la pièce a totalement disparu des écrans radars. C’est cette affaire fascinante que nous vous proposons de redécouvrir aujourd’hui à travers deux articles publiés en 1952 dans Le Timbre - un feuilleton où se mêlent expertise, orgueil national et spéculation.
Grand ancêtre (ou pièce truquée ?) le timbre du mystère s’est vendu 17 millions
Article publié dans le journal Le Timbre, n°71, 5 septembre 1952
“La grande presse a fait cet été un bruit considérable autour d'une pièce philatélique, connue depuis près d'un an et qui, a priori, est en effet de première grandeur. Si elle est authentique, d'abord elle détrône le « penny black » britannique de 1840 et lui ravit son titre de doyen de tous les timbres du monde ; ensuite, comme on n'en connaît qu'une, elle dispute au fameux n°12 de Guyane anglaise les lauriers de sa prestigieuse solitude.


De quoi s'agit-il donc ? D'une lettre entière autrichienne expédiée en 1839 de Spital à Klagenfurt et qui est affranchie avec un timbre-poste jusqu'ici ignoré de l'univers philatélique. Ce timbre est une vignette extrêmement sommaire puisqu’elle consiste en un grand chiffre 1. Le timbre est annulé à la plume mais le pli présente en outre les oblitérations régulières de l'époque. Enfin les initiales OE.P, apposées à la griffe, ne sauraient être interprétées autrement que comme les initiales de OEsterreich Post ou OEsterreichische Post, ce qui exclut l'hypothèse d'une vignette de poste locale. Ces constatations militent évidemment en faveur de l'authenticité. Mais les tenants de la thèse inverse ont fait d'autres constatations tout aussi troublantes.

La lettre porte un chiffre 4 manuscrit. Or le tarif de l'époque était normalement de 4 kreutzers. Que signifie alors ce « timbre » de 1 (kreutzer), insuffisant pour l'affranchissement ? Et s'il avait suffi, pourquoi le 4 manuscrit ? Autre observation : Klagenfurt est une ville importante où courrier était considérable. Nombreux sont les plis d'époque arrivés jusqu'à nous et jamais aucune lettre antérieure à 1850 « affranchie » n'avait encore été découverte jusqu'à l'année dernière, c'est-à-dire jusqu’à la révélation de la fameuse pièce unique. Par ailleurs, l'administration postale autrichienne n'est pas une administration sans archives et il est inconcevable que rien n'ait survécu dans lesdites archives relativement à ce doyen miraculeux.
Une haute autorité philatélique, M. Edwin Mueller, de New-York, a publié dans Stamps une critique très pertinente des photographies recto et verso du document. Il fait cette remarque importante : le pli porte un post-scriptum qui n'est pas de la même main que celle qui a écrit la lettre elle-même. Et ce post-scriptum se lit : P/S (Die 1 kr Hebemarke Bewahrt sich nicht) D.L. 1 der 3 der 839, Spital. Ce qui signifierait : P.S. Le timbre de perception de 1 kr n'est pas satisfaisant, 1er mars 1839. Spital. Or, notre confrère se souvient que ledit post-scriptum était primitivement présenté par les détenteurs de la pièce comme une preuve d'authenticité. Par la suite, ledit post-scriptum fut au contraire curieusement passé sous silence. Et M. Edwin Mueller d'en déduire une hypothèse peut-être audacieuse.
Convaincu que la pièce a été fabriquée, il suppose que les « fabricants » ont emprunté le texte du post-scriptum dans une autre lettre, en la retenant pour son caractère postal, et l'ont ajouté à leur pièce pour lui donner, en quelque sorte, un caractère moins discutable. Nous avouons que cette explication n'est pas très limpide et il faut croire qu'elle n'a pas entamé les convictions des tenants de l'authenticité puisque, en fin de compte, la pièce vient de trouver preneur en Angleterre pour la coquette somme de 17.500.000 francs.
Nous aurons garde de prendre parti dans се différend. Pourtant, nous nous permettrons de faire un rapprochement entre ce document discuté et ce que l'on sait d'un curieux personnage contemporain dudit document et dans lequel les Yougoslaves voient le véritable inventeur du timbre-poste : Laurent Kosir, à l'époque fonctionnaire autrichien. Ceux de nos lecteurs qui nous lisent depuis longtemps retrouveront, dans Le Timbre de juin 1948 (n°25), en première page, un grand article intitulé : « Sur Rowland Hill a-t-il vraiment été le père du timbre-poste ». L'auteur était Slovène. Nous avions retenu l'article parce que fort bien documenté et parce que l'origine du timbre-poste est un sujet sur lequel on n'a pas fini de discuter. Donc, dans cet article, notre collaborateur occasionnel contait l'histoire de son compatriote Laurent Kosir et écrivait notamment :
“En 1840, quand l'emploi du timbre-poste fut introduit en Angleterre, Laurent Kosir, alors substitut du teneur des livres d'Etat à Vienne, réclama la paternité de la réforme postale et de la création du timbre-poste. A la suite des réclamations de Kosir, l'administration viennoise prit contact avec le ministre des Finances saxon, lequel enjoignit à la direction supérieure des postes de Leipzig de faire des recherches à ce sujet et de rédiger un rapport. On ne connaît pas ce rapport, mais ses conclusions ont dû être favorables à Kosir. Des documents furent en effet trouvés qui confirment toutes les affirmations de ce dernier et PROUVENT, QU’EN 1836, IL AVAIT ENVOYE AU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN UNE PROPOSITION TENDANT A ABOLIR LA PERCEPTION DE LA TAXE PAR LES DESTINATAIRES ET A INTRODUIRE LES TIMBRES-POSTE.”

Ainsi donc, si la pièce de 17 millions est réellement d’époque, c’est-à-dire de 1839, elle se situe très exactement entre l’envoi par Kosir au gouvernement autrichien de son projet de création du timbre-poste et sa revendication officielle de paternité du timbre-poste lorsque Rowland Hill se l’appropria. On peut donc se poser cette question : la figurine rudimentaire du fameux pli n’est-elle pas une fabrication d’époque de l’ingénieur Kosir ? Le pli tout entier n’est-il pas une sorte de maquette réalisée par Kosir ? Et le mystérieux post-scriptum n’est-il pas l’opinion d’un collègue auquel Kosir aurait soumis son « ours » ?
L’hypothèse vaut ce qu’elle vaut mais elle a du moins l’avantage de ne pas détrôner le « penny black » et de conserver à la pièce un intérêt historique inestimable. (…)”
Éléments complémentaires : Depuis 1952, les recherches sur la lettre ont progressé… modestement. La destinataire a toutefois pu être identifiée : Konstanzia Egarter était la fille de Ferdinand Egarter, maître de poste à Spittal. Les partisans de l’authenticité en déduisent l’existence possible d’une collaboration entre Egarter et Kosir, ou, à tout le moins, que le premier ait eu connaissance du projet du second et l’ait repris à son propre compte. Ils vont jusqu’à attribuer à Egarter le dessin du timbre. À ce stade, cependant, il ne s’agit toujours que d’hypothèses.

Le “Timbre du Mystère” l’est jusque dans sa vente
Article publié dans le journal Le Timbre, n°72, octobre 1952
“L’émotion soulevée par le « timbre du mystère » autrichien n'est pas près de se calmer et, un peu partout dans la presse philatélique étrangère, on relève des commentaires, favorables ou hostiles, qui ne font d'ailleurs pas progresser le percement de l'énigme. Exception doit cependant être faite pour le Journal philatélique suisse, organe de la Fédération des sociétés philatéliques helvétiques, qui a publié sur la question un fort intéressant article sous la signature de M. Gustave Maschner.
A la vérité, l’article n’apporte aucun élément pour ou contre l’authenticité de la pièce, mais de captivantes précisions sur la genèse de sa vente, car l’auteur les a recueillies de la bouche même du vendeur. La pièce était la propriété personnelle de la femme d’un ingénieur autrichien M. Gmeiner, et voici les circonstances qui l’auraient amené à s’en défaire.
C’est le 11 mai que, pour la première fois, la presse locale carinthienne révéla l’existence de la célèbre lettre. L’information fit grand bruit en Autriche et, le 29 juin, une conférence de sept experts se réunit à Millstadt, où réside M. Gmeiner, et il fut procédé à un premier examen. Ces messieurs, qui avaient sans doute, bien qu’autrichiens, du sang normand dans les veines, conclurent à l’authenticité, sous condition que des examens plus approfondis permettent de conclure respectivement à l’authenticité du papier, à celle de l’encre, à celle de la couleur, etc.
Or notre confrère, s’étant rendu lui aussi à Millstadt, recueillit de la bouche Gmeiner la confidence qu’au cours de l’été 1951 une dame en visite chez l’ingénieur se montra si intéressée par le « grand ancêtre » qu'elle en emporta la photographie pour la soumettre à un expert parisien. Le fait est exact. Nous en avons eu confirmation par cet expert lui-même et si nous ne le nommons pas, c'est sur sa demande expresse. Mais d'autres grands experts internationaux reçurent également des photographies, en particulier M. Edwin Mueller, grand connaisseur autrichien actuellement à New-York.
Lorsqu'un peu partout dans le monde les grands journaux eurent parlé de la pièce miraculeuse, M. Mueller, qui pendant un an n'avait rien dit, fut le premier à parler de pièce fabriquée, bien qu'il ne l'ait pas eue en main. Peu après, M. Gmeiner reçut de Vienne une proposition d'expertise officielle, émanant des autorités autrichiennes. On offrait à l’intéressé de soumettre la pièce aux experts des postes, à ceux de la police, à ceux de l’industrie du papier, etc. Une assurance de 50.000 schillings contre tous accidents était jointe à la proposition. M. Gmeiner refusa parce que l'offre n'était pas faite sans condition. Il lui fallait permettre que le timbre soit décollé de la lettre, pour la commodité de l'expertise, et il s'y opposa irréductiblement.
Or sur ces entrefaites, un Anglais - que « Radio-Sarrebrück » nous a appris se nommer John Esserberger - se présenta à Millstadt et demanda à voir la pièce. Il l'examina pendant dix minutes et proposa 50.000 dollars. Puis - c'est M. Gmeiner qui parle - il laissa 10.000 schillings autrichiens d'arrhes, demanda qu'un contrat de vente soit établi devant notaire et partit pour Vienne, afin de réunir les fonds nécessaires.
Apparemment, lesdits fonds ne sont pas encore à Millstadt et, si l'on va au fond des choses, on peut même se demander s'ils y seront jamais. Admettons que tout se soit passé comme l'a conté M. Gmeiner. On a de la peine à croire que le contrôle des changes britannique permette la sortie de 18.000 livres sterling pour l'acquisition d'un timbre-poste. D'autre part, l'office confédéral autrichien pour la préservation des richesses nationales aurait lui aussi son mot à dire avant que la sortie d'Autriche de la pièce soit autorisée. Il est également surprenant que la pièce - après seulement dix minutes d'examen - trouve amateur à un prix aussi considérable que 50.000 dollars, alors que les n°1 et 2 de Maurice, à eux deux, même en excellent état, trouveraient difficilement preneur à ce prix.

Aussi en vient-on tout naturellement à se demander s'il n'y a pas eu mise en scène en ce qui concerne l'offre d'achat, par exemple pour influencer quelque tiers acheteur trop indécis. Une mise en scène dans laquelle M. Gmeiner aurait d'ailleurs joué le rôle de dupe tandis que son expéditif visiteur aurait tiré les ficelles. 10.000 schillings d'arrhes, c'est plutôt maigre - cent mille francs ! - pour un achat de 17 millions, mais c'est donné pour une publicité universelle sur le nom de M. John Esserberger.
Ainsi la fameuse vente ne sera-t-elle peut-être jamais conclue, mais, qu'elle le soit ou non, ceci n'intéresse que le côté financier de l'affaire et non le fond, qui reste de savoir si le timbre du mystère est un grand ancêtre méconnu ou une pièce habilement truquée. (…)”
Éléments complémentaires : Il semble que la vente annoncée à 50 000 dollars (ou 17 millions d’anciens francs) n’ait jamais été conclue… mais, là encore, rien n’est certain. Certaines sources - notamment le numéro de septembre 1991 de Cronica Filatelica - indiquent que le gouvernement autrichien aurait acquis la lettre pour 3 millions de schillings. Problème : plus personne ne semble l’avoir revue depuis 1952. D’autres sources, parmi lesquelles La grande encyclopédie de l’Art de P. W. Hartmann, affirment par ailleurs que le timbre se révéla être un faux. La falsification aurait été mise en évidence grâce à l’analyse de l’encre. Cette hypothèse pourrait expliquer que les autorités autrichiennes aient préféré faire disparaître la pièce plutôt que d’entretenir la controverse. Mais nous ne disposons d’aucune information précise sur la date, les auteurs ou les conditions de l’expertise - et donc sur sa réelle valeur scientifique. Si certains de nos lecteurs disposent d’éléments complémentaires, qu’ils n’hésitent pas à nous les communiquer.
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Excellent article
Merci à vous de parfaire notre culture philatélique ... Enfin moi j'adore chacune de vos potss qui à coup sur ne pourrait pas (encore ;) être écrit par une IA !