Il y a deux semaines, dans notre article consacré aux nouveaux faux timbres français fabriqués en Chine, nous regrettions que La Poste continue de privilégier l’héliogravure pour l’impression de ses timbres, alors que la taille-douce permettrait de rendre leur contrefaçon beaucoup plus difficile.
À la suite de cette publication, l’un de vous nous a posé cette question : qu’est-ce que la taille-douce, et en quoi se distingue-t-elle de l’héliogravure ?
La différence tient essentiellement au procédé d’impression. En héliogravure, l’image est reproduite à partir de minuscules alvéoles gravées dans un cylindre, qui déposent l’encre sur le papier. Cette technique permet une impression rapide, en grandes quantités, mais produit une image constituée de petits points, sans véritable relief.
En taille-douce, en revanche, le dessin est gravé en creux dans une plaque métallique. L’encre vient remplir ces creux, puis est transférée sur le papier sous une forte pression. Il en résulte des traits d’une grande finesse, légèrement en relief, que l’on peut parfois sentir en passant le doigt sur le timbre. La reproduction fidèle de ces gravures exige un savoir-faire et un matériel beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre pour des faussaires.
Pour aller plus loin, nous avons décidé de revenir dans cette newsletter sur l’histoire du premier timbre français imprimé en taille-douce : le « Travail » de 1928. Sa fabrication fut si délicate qu’elle donna naissance à quatre états différents, dont le dernier n’a d’ailleurs fait son entrée dans le catalogue Yvert & Tellier qu’en 2026, près d’un siècle après l’émission. Nous vous donnons à cette occasion tous les éléments à connaître pour les distinguer.
Comme d’habitude, si notre newsletter vous intéresse, n’hésitez pas à le commenter, à la “liker” ou, mieux encore, à le transférer à d’autres philatélistes.
Actualités de la Maison Calves
Rappel : notre prochaine vente flash en ligne se tiendra ce jeudi 15 octobre 2026 à 18h. Une belle sélection de timbres et de pièces philatéliques vous y attend, à des prix particulièrement attractifs et pour une durée limitée. Ne tardez pas : de nombreuses belles pièces partent souvent dès les premières minutes !
En vente dans notre sélection de l’expert :
Le « Travail » de 1928 : quand la Poste française apprenait la taille-douce
1927 : les collectionneurs appelés au secours des finances publiques
L’histoire commence en 1927, dans un contexte qui n’a rien de philatélique. La France cherche alors à réduire son endettement, considérablement aggravé par la Première Guerre mondiale. Le gouvernement de Raymond Poincaré a créé une Caisse autonome d’amortissement de la dette publique, dont les ressources doivent notamment provenir de nouvelles taxes.
Dans ce contexte, la loi du 26 mars 1927 autorise ainsi l’administration des Postes à émettre des timbres spéciaux, vendus avec une surtaxe directement affectée au remboursement de la dette. Trois émissions verront le jour, en plus des timbres surchargés aux types Pasteur et Semeuse : le « Travail » en 1928, le « Sourire de Reims » en 1930 et les « Provinces françaises » en 1931.

Pour l’État, le principe est particulièrement avantageux : les collectionneurs achètent des timbres qu’ils conserveront dans leurs albums sans jamais les utiliser pour affranchir leur courrier. Autrement dit, ils versent volontairement de l’argent au Trésor public, sans que celui-ci ait à fournir la moindre prestation en contrepartie.
Avec le timbre « Travail », l’administration ne fait pas les choses à moitié. Vendu 10 francs, il ne possède qu’une valeur d’affranchissement de 1,50 franc. La surtaxe atteint donc 8,50 francs, une somme considérable à une époque où l’envoi d’une lettre ordinaire ne coûte que 50 centimes. Et pour convaincre les collectionneurs de mettre la main au porte-monnaie, la Poste emploie la grosse artillerie en matière d’arguments publicitaires. Dans un avis au public, elle annonce ainsi :
« Collectionneurs, philatélistes, ce timbre, qui ne sera en vente que pendant quinze jours va acquérir rapidement une grande valeur : il est à mettre dans vos collections… En faisant une bonne action, vous ferez une belle opération, car ce timbre constitue une pièce unique. »
En définitive, les collectionneurs ne se laisseront pas convaincre si facilement. Le succès espéré se transformera en fiasco. Sur les deux millions d’exemplaires imprimés, seuls 160 000 trouveront preneur pendant la période de vente, du 15 au 31 mai 1928. Le stock restant, soit plus de 90 % du tirage, sera détruit dès le mois de juin.
La toute première émission française en taille-douce
Mais l’intérêt de cette émission est surtout ailleurs. Pour donner une véritable dimension artistique au projet, la loi prévoit que le nouveau timbre sera imprimé selon une technique encore jamais utilisée pour les timbres-poste français : la taille-douce.
Pour ce faire, l’administration organise un concours artistique. Le jury, réuni le 7 juillet 1927, retient le projet de Pierre Turin, représentant une allégorie du travail associant un ouvrier et une figure féminine. La gravure est confiée à Abel Mignon.
Reste à fabriquer la planche d’impression. Le procédé consiste à graver le dessin en creux dans un poinçon original en acier, puis à en transférer l’empreinte sur une molette. Celle-ci permet ensuite de reporter le dessin autant de fois que nécessaire sur la planche d’acier destinée à l’impression.
Or, les difficultés commencent dès cette étape. Les essais se multiplient : dentelés ou non dentelés, gommés ou non, sur papier mince ou épais, dans une grande variété de couleurs. Certaines feuilles sont refusées, comme en témoigne l’existence d’essais portant une annulation de stock hexagonale.
Quatre états différents pour un même timbre
Mais le plus intéressant apparaît lorsqu’on examine les timbres de la planche définitive. Au cours du moletage, les filets du cadre situé au-dessus de la surtaxe se sont progressivement détériorés, donnant naissance à plusieurs variétés constantes.
C’est ainsi que l’on distingue aujourd’hui quatre états différents :
État I : les deux filets horizontaux du cadre sont intacts.
État I bis (désormais état IV dans le catalogue Yvert & Tellier) : le filet supérieur est nettement aminci.
État II : le filet supérieur est interrompu au-dessus du « F », à droite.
État III : une détérioration supplémentaire apparaît, un peu plus à gauche, sur le filet inférieur.
Ces différences ne sont pas dues à l’usure de la planche pendant l’impression. Elles sont apparues lors de sa fabrication et se retrouvent donc toujours aux mêmes positions. Sur une feuille de 50 timbres, on compte ainsi 25 exemplaires de l’état I, un seul de l’état I bis, 5 de l’état II et 19 de l’état III.
L’état I bis est particulièrement intéressant. Bien qu’il ait été identifié et décrit depuis plusieurs décennies, il a fallu attendre l’édition 2026 du catalogue Yvert & Tellier pour qu’il soit enfin répertorié comme quatrième état, près d’un siècle après l’émission du timbre.
Autre particularité à connaître : la variété dite « TUR N », dans laquelle le « I » du nom de Pierre Turin, inscrit au bas du timbre, a disparu. Elle occupe systématiquement la position 12 de la feuille et se rencontre donc toujours sur un exemplaire de l’état III.
Une gomme irrégulière et une mystérieuse nuance bleu-vert
Les particularités du « Travail » ne s’arrêtent pas à sa gravure. Sa gomme, appliquée au pinceau après l’impression, est naturellement très irrégulière. Les exemplaires présentant une gomme parfaitement blanche et uniforme doivent donc être examinés avec prudence : une gomme trop belle peut être le signe d’un regommage.
La couleur bleu-vert a par ailleurs donné lieu à une anecdote rapportée par l’expert Aimé Brun. Selon lui, un premier tirage de 500 000 timbres aurait été imprimé dans une nuance bleu-vert jugée insatisfaisante par l’administration, qui aurait décidé de le détruire. Mais un employé des Postes, averti de l’opération, aurait réussi à soustraire trois feuilles, soit 150 timbres, dont l’une aurait été achetée par lui-même. Seulement, les chiffres ne concordent pas. Les exemplaires bleu-vert rencontrés depuis, notamment en blocs et en bandes, sont bien trop nombreux pour provenir de trois feuilles seulement et il est plus raisonnable de penser qu’il s’agit d’une simple nuance de couleur ayant affecté une partie du stock.
Source : Le “Travail”, Claude Bourgeois, Le Monde des philatélistes n°455, septembre 1991.
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